Le capitaliste et ses enfants

L'école primaire est l'occasion, pour les jeunes enfants, de découvrir les textes de la littérature - française ou étrangère. Les choix qui se présentent alors - romans, pièces de théâtre ou encore poèmes - sont nombreux. Cette dernière catégorie a souvent la faveur des professeurs qui demandent alors à leurs élèves de les apprendre par cœur, avant de devoir les réciter quelques jours plus tard devant toute la classe. Une torture pour certains [1].

Parmi les poètes les plus célèbres, le nom qui revient le plus souvent est celui de Jean La Fontaine, l'auteur des fameuses Fables [2]. Même si, le temps passant, on oublie les vers à la tonalité souvent satyrique, force est de constater que certains passages nous sont restés en mémoire, notamment les morales distillées par cet admirateur d’Ésope.

Pour parler de mon expérience personnelle, je dois avouer qu'une fable m'a particulièrement marqué : le Laboureur et ses enfants. J'en retranscris le texte original dans les lignes suivantes [3].

Travaillez, prenez de la peine :
C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'Oût.
Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Allez savoir pourquoi, j'ai toujours voulu imaginer la suite des aventures de ces trois frères [4]. Car l'histoire nous laisse sur notre faim.

Elle ne dit pas si les fils du laboureur étaient seuls pour accomplir leur ouvrage, auquel cas, certains détracteurs pourraient dire qu'ils ont pu "exploité" de pauvres paysans pour obtenir leur fameux trésor. Quelque peu romantique, j'aime à croire que le luxe d'embaucher une aide extérieure ne leur était pas permis : ils ont donc été obligés de se mettre à l'ouvrage et de retourner la terre de leur champ en ne comptant que sur leurs propres bras et sur une simple charrue, tractée par une vieille bête de somme, elle aussi héritage de leur défunt père [5].

La motivation d'un trésor enfoui, les a poussé à ne laisser aucun morceau de terrain intact : toute parcelle devait donc être explorée afin de trouver cette fortune enfouie. Et comme le métier de leur père - et de son père avant lui - était de cultiver des céréales et quelques légumes, nul doute qu'ils en ont profité pour semer quelques graines, après avoir pris soin de labourer la terre, conformément à ce qu'ils avaient appris dans leur jeunesse. Les jours passant, la pluie et le soleil faisant leur part du travail, les fils ont pu voir éclore les premières pousses avant de récolter la précise moisson et d'en échanger une partie contre d'autres marchandises, nécessaires à leur survie.

Profitant aussi de conditions météorologiques particulièrement bonnes cette année-là, ils constatèrent que leurs récoltes étaient meilleures que les saisons précédentes et que le blé poussait mieux dans le sol que la traditionnelle avoine. Peut-être aussi que la demande en blé à ce moment était supérieure et que par conséquent les prix avaient flambé leur permettant d'ne obtenir une bénéfice plus important. Le risque, de l'un des frères, de choisir cette céréale, plus tôt dans la saison, s'était donc trouvé récompensé. Pourtant il se rappelait avoir dû bataillé ferme pour convaincre les autres du bien fondé de son intuition. Finalement l'investissement s'était révélé profitable et leurs voisins, qui avaient, comme à l'habitude, poursuivi la culture de l'avoine, s'étaient retrouvés en bien fâcheuse posture. Pour pouvoir se nourrir, ils furent obligés de vendre une partie de leurs terres. La chance sourit aux audacieux. 

Quoi qu'il en soit, les héritiers ont vu leur fortune s'accroître. Labourer leur terre, de part en part, ne leur a pas permis de trouver quelque coffret rempli de pièces d'or. Non. Cultiver ce champ leur a offert la richesse par l'effort. Et cet effort, qui comportait initialement un risque, a été récompensé, ce qui n'est que justice. Bien évidemment, certains trouveront à dire que leur fortune a été faite sur le dos de leurs clients. Que ces derniers avaient probablement besoin de blé pour faire du pain, un aliment inconditionnel à cette époque. Et le vendre plus cher, comme les fils l'ont fait, était pénalisant pour les habitants de la région. Il reste que eux aussi auraient pu faire le choix de changer de culture ou d'investir au préalable sur des germes de blé. Les inégalités créées dans cette histoire sont donc bien réelles, mais elles ne sont en aucun le fruit d'une injustice.

Avec la richesse accumulée lors de cette saison, les frères décidèrent d'investir dans la construction d'un silo d'entreposage plus grand afin de stocker le blé récolté : leur domaine ayant doublé de surface, il fallait prévoir de l'espace supplémentaire pour les saisons à venir. Ce bâtiment présentera aussi l'avantage de protéger plus efficacement les céréales contre les intempéries qui les font pourrir. Car leurs voisins, même affaiblis, ont jetés leurs dernières ressources dans le blé et ils trouveront donc de la concurrence l'année prochaine. La qualité de leur récolte pourrait alors faire la différence sur le marché. Un autre frère a aussi dans l'idée de construire, dans le futur, un moulin afin de produire de la farine dont les profits à la vente sont bien meilleurs que ceux du blé. Plusieurs boulangers de la région se sont déjà dits intéressés, surtout s'ils peuvent être fournis plus rapidement et ne pas risqués de défaut d'approvisionnement comme c'est le cas actuellement.

Ravis de cette formidable saison, les fils se rendirent sur la tombe de leur père, un an jour pour jour après sa mort. En priant pour le salut de son âme, ils en profitèrent pour le remercier pour son ultime conseil. Non, ils ne lui en voulaient pas de les avoir manipulés, voire trompés. Ils le remerciaient plutôt, le louaient même de leur avoir donné la motivation nécessaire à la poursuite de son oeuvre.

Alors pour moi, la morale de cette fable va beaucoup plus loin que le simple fait de dire que "le travail est un trésor". Elle reflète, plutôt, que sans la motivation  - qui peut être financière ou non - de faire quelque chose les individus ne seraient pas arrivés à construire la société dans laquelle nous vivons. Au lieu, donc, de blâmer les gens qui prennent des risques, nous devrions plutôt les encourager car sans leur investissement en temps et en argent, aucune richesse ne pourrait jamais voir le jour...

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[1] L'étymologie du mot "travail" est intéressante : il vient du latin "tripalium" et désigne un instrument de torture.
[2] Jean de La Fontaine (1621-1695) a écrit 243 fables réparties en douze livres.
[3] Cette fable est la neuvième du livre V.
[4] Oui, j'ai toujours cru qu'ils étaient trois...
[5] Je sais bien qu'on a dit que le père était "riche", mais imaginez ce qu'il devait rester aux fils après avoir payé les frais de succession...

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